- Plus que cinq minutes !
Ping jeta un regard mauvais à la maquilleuse qui lui poudrait le visage comme les fesses d’un nourrisson.
- C’est pour faire ressortir le contraste de votre pelage merveilleux, dit-elle avec un sourire.
- S’il est si merveilleux, pas besoin de le faire ressortir, grogna Ping en savourant néanmoins le compliment.
L’attaque du Gang des Petits Sumos avait fait la une des journaux à son arrivée au Japon, et la chaîne la plus puissante du pays l’avait
contacté pour passer dans son émission phare dès le lendemain soir. Pétale, que ce projet n’enchantait guère, avait objecté que Ping ne parlait pas un mot de japonais, mais la production avait
assuré qu’il y aurait un interprète pour la traduction simultanée.
- Allons, pourquoi tu t’inquiètes ? lui avait demandé Rabat-Joie. Ce n’est que le début d’une célébrité mondiale ! Et Ping sait bien se tenir, quand il veut…
Souriant de toutes ses dents feuillues, Ping avait vigoureusement hoché la tête, mais à présent qu’il était à quelques minutes de monter sur
le plateau de télévision, il sentait le trac tendre les muscles de son visage et tordre son ventre rebondi. Une assistante vint le chercher dans sa loge et lui plaça une oreillette.
- Et maintenant, laissez- moi vous présenter la star hong-kongaise de cinéma : Ping le Panda !
Un tonnerre d’applaudissement salua son entrée sur le plateau chaud comme un four, où il dut se repérer aux voix du public et du
présentateur, tant les spots l’aveuglaient.
- Ping, bienvenue sur le plateau de « Maman a pas encore fait à manger, on peut regarder la télé » !
Le présentateur lui indiqua un fauteuil, derrière lequel une jolie jeune femme portant un casque de standardiste était assise, sur une
chaise surélevée. Elle traduisit instantanément les paroles du présentateur en mandarin, en adressant à Ping un large sourire. Il tomba aussitôt amoureux d’elle, tout en notant que son accent
chinois laissait tout de même un peu à désirer.
Le présentateur se mit à parler, et la jeune femme commença la traduction.
- Alors, Ping, tout le monde se pose la question en voyant votre regard de star hollywoodienne : portez-vous des faux-cils? demanda le présentateur.
Ping éclata de rire en effleurant ses longs cils du doigt.
- Non, je mets du mascara, mais je n’en mets jamais plus d’un petit coup, pour me mettre en valeur, répondit-il, flatté qu’on se soit rendu compte de sa coquetterie.
A l’image du public, le présentateur resta bouche bée.
- Comment ? s’étonna-t-il. Mais comment faites-vous pour être aussi virulent et mobile dans ces conditions ?
Interloqué, Ping le regarda sans comprendre. De là où il était assis, maintenant que ses yeux étaient habitués aux spots, il pouvait voir
les coulisses, et Pétale qui secouait la tête en se tenant le front, debout à côté de Rabat-Joie qui se tordait de rire.
- Pardon, je n’ai pas bien compris la question…, dit Ping en se tournant vers la traductrice.
Elle traduisit tranquillement et lui sourit. Il se rasséréna, mais seulement une seconde, car le présentateur et le public poussèrent des
cris de surprise confuse.
- Ping-san, nous ne savions pas que vous aimiez les glands aussi ! s’écria le présentateur. Vous êtes plutôt connu pour manger des pousses de bambou.
Ping fronça les sourcils et haussa les épaules.
- En Chine, dans le Yunnan, je vivais dans la forêt et je mangeais de tout, dit-il. La forêt est très grande. La Chine est très grande.
Un silence embarrassé accueillit la traduction de ses paroles. Le présentateur transpirait à grosses go^tes. Dans les coulisses, le
réalisateur restait immobile, la bouche ouverte, les yeux fixés sur lui. C’est à ce moment que Pétale fit irruption sur le plateau, entraînant avec lui deux assistants qui tentaient de le retenir
chacun par une jambe.
- C’est la traductrice ! cria-t-il. Elle traduit tout de travers !
La jeune femme sursauta sur sa chaise en voyant Pétale se ruer vers elle tandis que Ping n’osait plus ni bouger ni ouvrir la bouche.
Qu’avait-elle bien pu dire comme bêtises depuis le début de l’interview ? Soudain, une femme se leva dans la foule et poussa un cri de colère en pointant la scène du doigt. Aussitôt, le
public se leva d’un bond et se rua vers le plateau en dévalant les escaliers des gradins comme une armée au pas de charge, malgré les cris du présentateur qui semblait les exhorter au calme.
Retrouvant aussitôt ses esprits, Ping bondit sur ses pattes et plongea vers les coulisses, glissant sur le ventre jusqu’aux pieds de Rabat-Joie. Les techniciens, assistants et producteurs
couraient dans le sens contraire, en hurlant, et bientôt, les agents de sécurité suivirent.
- Mais qu’est-ce que j’ai dit ? se lamenta Ping.
- Ce n’est pas après toi qu’ils en ont, répondit Rabat-Joie entre deux accès de fou rire. C’est Pétale : il s’est jeté sur la traductrice. Ils ne pouvaient pas rester les bras croisés,
non ?
Ping jeta un regard étonné à la mêlée hurlante improbable qui remuait et grouillait maintenant sur le plateau. Et dire que Pétale était
la-dessous !
- Ouais, c’est vrai qu’elle est pas mal, mais enfin, tout de même, maugréa-t-il.
La police intervint et, au bout d’une heure, on réussit à exhumer Pétale et la traductrice japonaise. Personne n’osa faire remarquer à
Pétale qu’il avait du rouge à lèvres sur le visage, et on ne lui demanda pas non plus à la traductrice pourquoi elle tenait un pan de sa chemise dans la main.
- Ben alors, qu’est-ce qui t’a pris ? râla Ping en le soutenant.
- Elle ne parle pas bien le chinois, expliqua-t-il, furieux. Elle ne traduisait pas bien les questions et les réponses.
- Comment le sais-tu ? demanda Rabat-Joie. Tu parles japonais ?
Pétale secoua la tête.
- Non, mais ce n’est pas difficile à deviner en voyant la réaction du public et l’air effaré de Ping. Du coup, j’ai voulu l’arrêter avant qu’elle ne fasse plus de dégâts, mais je crois que je
suis arrivé trop tard…
Ping et Rabat-Joie suivirent son regard et se tournèrent vers le plateau où le présentateur, le producteur et la traductrice étaient en
conversation animée avec la police. La jeune femme vit qu’ils la regardaient et fit un petit signe de la main à Pétale, auquel il répondit d’un geste embarrassé. Rabat-Joie et de Ping se jetèrent
un regard entendu, puis le considérèrent du coin de l’œil, les paupières mi-closes.
- Quoi ? protesta Pétale, d’un air de défi. Elle m’a demandé de l’aider à améliorer son accent : ce n’est pas interdit, que je sache !
- Ah, ouais ? fit Ping d’un ton ironique. Tu ne parles pas japonais et elle comprend mal chinois, mais ça ne vous a posé aucun problème de compréhension ?
Les lèvres de Pétales frémirent.
- Oh, ne m’en parle pas ! soupira-t-il, les yeux brillants. Avec tous ces gens qui poussaient et hurlaient, nous avons dû improviser…






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