Les esprits qui entendent les promesses
Alors que je rendais visite à mon père au Bénin, je fis la connaissance de la vieille gouvernante qui gérait la maison familiale dans la banlieue de Cotonou. Elle ne devait pas avoir
plus de soixante-cinq ans, et son entrain et sa vivacité me fascinaient autant qu'elles me donnaient des inquiétudes pour sa santé. Pour des raisons professionnelles, deux jours après mon
arrivée, mon père avait dû s'absenter une semaine entière, et je restai seule avec la gouvernante, le chauffeur et la cuisinière dans cette grande maison bâtie dans une rue tranquille.
Je ne faisais pas grand chose de mes journées, et le temps passait bien lentement à mon goût. La chaleur, à laquelle je n'étais plus habituée, m'assommait et m'étourdissait. Comme nous nous
abritions sous la terrasse du rez-de-chaussée, un jour de violent orage, la vieille gouvernante me raconta avec un petit sourire l'histoire d'un jeune garçon qu'on avait trouvé
quelques années plus tôt, l'esprit dérangé, après avoir contemplé un éclair. Pensant qu'elle me faisait là une mauvaise blague, je la taquinai, mais son visage se contracta et elle poussa un
soupir las.
- Vous les jeunes, vous riez des lois de vos aînés, dit-elle en agitant un doigt menaçant. Vous ne croyez en rien et vous vous permettez d'ignorer nos mises en garde.
Son brusque changement d'humeur m'avait prise au dépourvu, aussi je n'insistai pas. Cependant, sa réaction m'avait intriguée, et j'étais à présent curieuse d'entendre d'autres histoires
imvraisemblables. J'attendis donc un peu avant de l'inviter par des allusions opportunes à m'en dire davantage. C'est ainsi qu'elle me raconta qu'un homme, dont la femme était enceinte pour
sixième fois, jura qu'il la quitterait pour toujours si elle lui donnait encore une fille. Cet homme se vantait d'être descendant d'une lignée qui tenait ses promesses au prix de son sang. La
femme mit au monde un enfant étrange, à la fois garçon et à la fois fille. Les amis et la famille du couple furent à la fois soulagés et inquiets, car si une opération était possible, elle ne
pourrait pourtant pas avoir lieu sur place: il faudrait attendre de réunir assez d'argent pour permettre à l'enfant de bénéficier d'une opération pratiquée à l'étranger. Or, le soleil ne devait
pas se coucher 7 fois , ni le coq chanter 7 fois sur une promesse non tenue, car telle étiait la loi traditionnelle tacite d'un tel serment.
Tous comptèrent les jours avec angoisse, et en entendant le septième chant du coq, se ruèrent vers la demeure de l'homme pour le voir tenir parole. Celui-ci n'avait nullement l'intention de
partir, car il lui semblait évident qu'il bénéficiait d'une cirsontace atténuante, puisque l'enfant était en même temps un garçon et une fille. La plus grande partie de ceux qui avaient accouru
rentrèrent chez eux en secouant la tête, et quelques curieux restèrent pour voir le soleil se coucher pour la huitième fois sur la promesse non tenue. Ce qui arriva ce soir-là était encore un
mystère, mais on rapporta que l'homme était mort d'une crise cardiaque au milieu de la nuit, alors qu'il dormait près de sa femme et de son enfant.
- Les esprits avaient été témoins de sa promesse, expliqua la vieille. Et comme une promesse solennelle appelle une obligation solennelle, le jugement s'est révélé aussi dûr que la promesse
elle-même.
Tandis qu'elle parlait, je ne pouvais m'enpêcher de penser à toutes les fois où j'avais promis des choses barbares en menaçant de représailles des personnes qui m'avaient fait du mal. Cette
histoire me fit froid dans le dos, bien qu'il n'y ait pour moi aucune relation de cause à effet entre la promesse et la mort du pauvre homme.
-Tu vois, c'est pour ça qu'ici, ma génération et celle de ton père ne jure ou ne promets qu'en de très exceptionnelles occasions, reprit la vieille gouvernante. Et quand nous le
faisons, nous savons qu'il existe des esprits aux oreilles et à la mémoire infaillibles, capables de nous réclamer sans concession ce que nous avons promis.
KAB






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