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Le Reflet dans la Vitre

 

            La rame de métro crissait et grinçait comme un prédateur de fer, tandis que ses soubresauts berçaient doucement Gilles, dont les yeux se fermaient malgré eux, en dépit des nombreux cafés qu’il avait avalés pour tenir jusqu’au bout de cette interminable journée. Assis sur un strapontin, le front contre la paroi de métal, il comptait mentalement les stations qui s’égrenaient une à une jusqu’à son arrêt.

            Il n’y avait pas beaucoup de monde à cette heure-là, mais la plupart des sièges de la voiture étaient occupés. Face à lui, une mère devisait gaiement avec sa petite fille habillée de rose. Un petit garçon la regardait, comme fasciné, accroché à la barre, serré contre les jambes de son père en pleine conversation au téléphone. Le strapontin près de Gilles était inoccupé, mais ni le petit garçon ni son père ne semblaient vouloir s’en servir. Soudain, tous sursautèrent : sans crier garde, un musicien ambulant venait de faire siffler son accordéon et entonnait une chanson aussi éreintée que lui.

            Gilles ferma les yeux. La musique couvrait les hurlements du métro dans les tunnels, mais elle l’irritait plus qu’elle ne le détendait. Avec un petit sourire, il imagina avec quel plaisir il glisserait son disque favori de musique classique dans sa chaîne hi-fi en rentrant chez lui. Une voix féminine annonça l’arrêt juste avant le sien. Son sourire s’élargit et il ouvrit les yeux. Ce qu’il vit alors lui coupa le souffle, et il regarda autour de lui avec stupeur, incapable de faire le moindre mouvement ou de prononcer la moindre parole devant l’improbable spectacle qui s’offrait à ses yeux.

            Le train s’était arrêté. Pas dans une gare, mais dans un tunnel obscur. Il faisait soudain chaud, sa peau le brûlait, pour une raison qu’il ne pouvait s’expliquer, tandis qu’il tremblait de froid ; pourtant, ce n’était pas ce qui le préoccupait pour le moment. L’accordéon du musicien s’était tu brusquement dans un accord dissonant, et un à un, les voyageurs s’étaient mis à pousser des hurlements d’horreur. Bouche bée, Gilles se leva de son strapontin en tremblant, les yeux rivés sur les voyageurs en face de lui, contenant tant bien que mal le haut-le-cœur qui l’avait soudain saisi. A la place de la jeune femme à la silhouette avenante qu’il avait vue quelques instants plus tôt, se tenait un corps écorché, comme brûlé au troisième degré, vêtu des lambeaux d’étoffes ensanglantées et serrant fébrilement dans ses bras une petite fille défigurée dont le visage à vif suintant de sang n’avait plus rien d’innocent. La petite se débattait, tentant de repousser de ses maigres forces l’être terrifiant qui la tenait prisonnière. Et plus elle la repoussait, plus celle-ci la serrait contre elle en criant d’effroi. A la place du petit garçon fasciné et de son père s’agitaient à présent deux écorchés hystériques. Ce qui avait été un enfant s’était détaché rapidement de ce qui avait été son père et reculait maintenant vers la porte à côté de laquelle Gilles restait tapi. Il vit avec angoisse que le crâne de la chose qui se déplaçait vers lui était ouvert, révélant une matière blanchâtre qu’il n’eut aucun mal à identifier.

            Des cris stridents poussés derrière lui le firent sursauter, et il se mit à courir entre les sièges sans regarder derrière lui. Cependant, ce qu’il voyait en avançant dans la rame le glaçait d’horreur : partout, les gens paraissaient s’être transformés en êtres répugnants, semblables à des cadavres sanguinolents en panique. Les uns se repoussaient, les autres s’agrippaient, tous se débattaient. Alors qu’il arrivait au bout de la deuxième rame, il vit l’un d’eux en poignarder un autre. A sa grande stupéfaction, ce dernier ne parut pas le moins du monde affecté, malgré le ruisseau de sang qui s’échappait de son ventre. Au comble de la terreur, Gilles poussa un cri rauque.

Tout à coup, on le poussa brutalement et, en tombant contre les portes fermées, il eut pleinement conscience de la furieuse cavalcade qui résonnait à présent dans la voiture. Il entendait nettement le cliquetis des portes dont on actionnait vainement les loquets, le claquement des strapontins qui se relevaient brusquement, le couinement des chairs sanguinolentes dans les chaussures martelant le sol au pas de course…

            Puis il se releva, s’appuyant sur ses paumes et s’étonnant de découvrir ses mains également largement cloquées et écorchées. Son souffle se fit plus rapide, et il n’osa pas détourner le regard de ses mains tremblantes, conscient de la vitre qu’il avait maintenant face à lui et qui, avec son fond noir, ne manquerait pas de lui renvoyer son image. « Oh, mon Dieu, faites que je ne sois pas comme eux », murmura-t-il en retenant péniblement un sanglot. Un fuyard le bouscula, et il vit malgré lui son reflet dans la vitre.

Dieu n'avait pas entendu sa prière. 

 

KAB

Le Carnet

 

Si vous croisez un jour dans le métro parisien une jeune femme au regard illuminé qui rit toute seule en gribouillant frénétiquement sur un carnet, c’est moi.

La première fois que j’avais osé parler de ma passion d’écrire à un étranger à ma famille, il m’avait dit : « dans ce cas, tu auras besoin de prendre des notes, beaucoup de notes ». Et je ne comprenais pas pourquoi : j’avais des cahiers d’écoliers, où j’écrivais toute la journée ce qui me passait par la tête. J’avais entendu parler d’écrivains qui griffonnaient sur des nappes dans les cafés de Montmartre, mais cela ne me paraissait pas pratique du tout, et j’étais petite, alors je ne savais pas qu’en grandissant on finissait par passer toute la journée dehors…

            Et puis, un jour j’ai compris ce qu’il avait voulu dire. A force de piquer des colère chaque fois que j’oubliais les idées qui avaient traversé mon esprit à un moment donné dans la journée, j’ai commencé à prendre des notes, pas forcément pour de nouvelles histoires, mais pour garder une trace et éventuellement approfondir certains éléments. Je me suis alors rapidement rendue compte que de nombreuses idées me venaient, et pas uniquement lorsque je me penchais sur mon cahier ou lorsque je m’asseyais à mon ordinateur. Elle me bousculaient parfois dans le métro, me frôlaient dans la rue, me réveillaient au travail ou bien chassaient le sommeil de mon lit. Je n’arrêtais plus de penser à ce que je voulais écrire.

            Maintenant, je me suis faite une raison : mon carnet ne me quitte plus. Je griffonne, je dessine, j’organise… Parfois je raccorde des éléments par hasard, en tournant quelques pages. Deux idées arrivées à deux semaines d’écart se complètent miraculeusement ? C’est parfait, voilà une intrugue de roman ! Je pense sincèrement que le carnet est le meilleur ami de l’(apprenti) écrivain : figer ses idées sur le papier, et pas forcément les plus évidentes, c’est une manière sûre de ne pas se maudire de les avoir oubliées. Enfin, je pense qu’on obtient des éléments plus variés, parce qu’inspirés non pas d’un thème en particulier, mais des petites choses de la vie, parfois triviales, mais qui sont d’insoupçonnables sources d’inspiration.

 

KAB

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