Lundi 31 octobre 2011 1 31 /10 /Oct /2011 18:39

C'est la veille d'Halloween. Il est vingt-deux heures, mais je ne vais pas me coucher tout de suite. Mes enfants, Eric et Charlotte, m'ont demandé de leur écrire une histoire. Ils sont à l'âge où l'on frissonne encore avec délices en écoutant des récits de fantômes et qu'on s'émerveille des pouvoirs des fées. Et depuis qu'ils ont découvert mes vieux manuscrits dans le grenier, il ne se passe pas un jour sans qu'ils me questionnent au sujet de mes textes et de la raison pour laquelle j'ai cessé d'écrire. Je leur dis que j'avais commencé à l'adolescence, et qu'on m'avait beaucoup encouragé à continuer, mais qu'au fil du temps, je m'étais rendu compte que ce n'était pas vraiment ma voie...

 

Ecrire un conte d'Halloween...Par quoi commencer? Je ne sais pas quoi inventer. Il est loin le temps où il me suffisait de prendre un cahier et un stylo pour que mon être entier s'anime d'une sorte de folie créatrice. A l'encre de mes mots, des personnages divers prenaient vie et des lieux improbables se profilaient soudain à l'horizon de mes rêves. S'il s'agissait bien de rêves... Selon la couleur de mon inspiration, ils se transformaient parfois en sombres cauchemars. Tout talent doit être un minimum entretenu pour rester vivant; cependant, alors que je tiens ce stylo à bille ordinaire, je me sens un peu nerveux. Et si la chose qui m'animait à l'époque où j'écrivais encore n'était pas vraiment morte?

 

Je n'ose poser la mine, de peur d'être emporté malgré moi. Mon premier texte, écrit à quinze ans, racontait la tragique destinée de la plus belle femme d'un village reculé, qui était tmbée amoureuse d'un poète maudit. Avec mon imagination débordante, je lui avais inventé un mari colérique qui, poussé par la jalousie, avait tenté de la tuer pour se venger. En quelques jours, mon histoire était rédigée, non sans fautes d'orthographes et de sérieuses fautes de style; mais lorsque je la fis lire à mes camarades les plus proches, ils me félicitèrent tous. Une fille de terminale très populaire entendit parler de mon récit, car on le lui avait présenté comme l'histoire d'un personnage inspiré par elle -ce qui n'était pas inexact-, et voulut la lire également. Je ne l'avais pas écrit pour elle, mais elle semblait y apporter beaucoup d'importance, et insistait pour le lire. Son petit ami, un de ces types pas commodes qui aiment s'entourer d'une cour de flatteurs dévoués, finit s'inquiéter de tout cette histoire et lui fit des scènes. Ils finirent par rompre. Quelques semaines plus tard, on cessa de la voir au lycée et on apprit par la suite qu'elle avait été retrouvée morte dans son lit.

Une autre fois, c'est en m'inspirant du mythe de Cerbère que j'écrivis une nouvelle fantastique : un chien infernal rôdant dans un quartier paisible, et terrorisant les passants la nuit tombée. C'est à cette époque qu'un groupe de junkies investirent un terrain vague non loin de la maison familiale et se mirent à faire des réunions nocturnes avec leurs chiens. Certains étaient tellement mauvais que, malgré le tapage nocturne, personne n'avait le courage d'appeler la police pour les déloger. Dans ma nouvelle, l'un des chiens tuait chaque nuit une personne pour le compte de son maître infernal. Je ne sais pas si cela y est pour quoi que ce soit, mais mes notes à l'école ayant été très insatisfaisantes ce trimestre-là, mon père s'était énervé contre moi et avait déchiré une partie de mes écrits. Parmi eux se trouvait ce fameux texte. Ce n'est que quelques jours après cette destruction rageuse que l'on s'aperçut que les junkies avaient disparu.

 

Je me serais arrêté là dans mes soupçons si ce genre de coïncidences ne s'était pas reproduit à plusieurs reprises: au fur et à mesure que j'écrivais, il me semblait que la réalité se modifiait afin de s'accorder avec ma fiction. Au début, je trouvai cela flatteur, car je me sentais puissant et doué. Puis je commençai à avoir peur de l'impact de mon imagination sur les gens autour de moi. J'étais en proie en doute et terrorisé par ma propre personne! La fille du lycée, était-elle morte à cause de moi? Ces junkies, venaient-ils directement de mon imagination? Leurs chiens auraient-ils tué si mon père n'avait pas détruit mon texte? Et que dire toutes les autres coïncidences: le meurtre du boulanger, le casse de la banque du centre-ville, l'épidémie de grippe, l'éclipse qui dura deux jours...?

 

Eric et Charlotte voudraient une histoire de monstre. Ils sont en train de dormir dans la pièce à côté. Je tremble à la seule idée de matérialiser une bête malgré moi. L'immense créature que j'imagine aurait des crocs en bataille, luisants et polis par les orgies de viande crue. Ses pattes aux griffes crochues seraient couvertes de poils sombres irritants comme des orties et parsemés de dards empoisonnés. Quelques bosses sur le dos, recouverts d'écailles grisâtres, contribueraient à lui donner un aspect monstrueux. Et les yeux? Ah, il lui faudrait des yeux absolument sans pupilles, phosphorescents...

 

Une puanteur étrange se répand dans la pièce où je me trouve. Mon souffle est rauque; est-ce une crise de panique? Je pose la main sur ma poitrine et j'inspire profondément. Non, tout va bien, ce n'est pas moi. Alors que je regarde autour de moi, je me rends compte de deux lumières qui brillent dans l'obscurité de l'autre côté de la fenêtre.

Mon Dieu.

Je jette un coup d'oeil à mes mains, et mon sang se glace aussitôt: en toute inconscience, j'ai saisi un stylo qui traînait à ma portée et j'ai écrit mes pensées sur la nappe blanche qui couvre la table. Mon coeur bat à la chamade tandis que je tente de détacher mes doigts de ce stylo, en vain. Je suis maudit. Mon écriture est maudite, mon imagination aussi. La fenêtre se couvre de buée, la bête est là, vivante, passée de mon imagination à la réalité comme toutes les autres abominations que j'ai créées par le passé! Avec les doigts de mon autre main imbibés de salive, je m'efforce de brouiller les mots, mais ce n'est pas suffisant. Et l'autre main continue toujours d'écrire...

La vitre vole en éclats. La bête pousse un grognement qui me fait froid dans le dos, alors que sa puanteur de mort et de chair pourrie me suffoque. J'entends des cris, mes enfants m'appellent. Pourvu qu'ils ne viennent pas à ma rencontre!

Je ne jetterai pas un regard à la bête, je sais à quoi elle ressemble. Mon Dieu, si elle est déjà là et que je ne peux rien faire d'autre que continuer à écrire, il faut qu'elle ait une âme: la mienne. Il faut qu'elle ait un coeur : le mien. Il faut que nos êtres se confondent pour que je puisse la tenir à distance d'Eric et de Charlotte!

Je n'arrive plus à bien tenir le stylo. Mes doigts s'engourdissent. Ma peau me démange, mes vêtements me serrent.... J'ai presque fini le conte, il est triste pour vous mes enfants, hélas. J'y arrive. J'y suis déjà...

 

KAB

Par Kim Ann Burden - Publié dans : Contes - Communauté : Le Cercle des Passeurs de Rêve
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